
Kinshasa-Tunis via Rome : L’absurde logistique qui paralyse l’entrepreneuriat féminin en Afrique
Pour relier deux capitales du continent, une ligne droite ne suffit pas : il faut parfois traverser la Méditerranée deux fois. Derrière cette aberration géographique subie par Esperance Belau, se cache le véritable goulot d’étranglement de l’économie africaine. Entre panne d’information à la base et ciel verrouillé, la représentante de COMFWB RDC démonte les mécanismes d’une intégration régionale qui peine à quitter les salons diplomatiques.
Lorsqu’on demande à Esperance Belau, experte en inclusion économique et figure du marché commun d’Afrique orientale et australe (COMESA) en République Démocratique du Congo, ce qui freine les entreprises de ses paires, elle ne parle pas immédiatement de capitaux. Elle parle de boussole.
Le pouvoir confisqué par l’asymétrie d’information
Pour l’entrepreneure sociale, le premier obstacle n’est pas le coffre-fort vide, mais le silence. « Celui qui détient l’information a le pouvoir de décision », rappelle-t-elle avec insistance.
Le constat est d’une ironie mordante : alors que les institutions régionales multiplient les mécanismes d’appui, les premières concernées ignorent jusqu’à leur existence. Mme Belau illustre ce fossé par sa propre expérience lors du sommet : les déléguées découvrent des outils majeurs du COMESA une fois arrivées sur place, tandis que, dans leurs pays respectifs, les entrepreneures de terrain restent dans l’ombre.
Pour elle, cette rétention involontaire ou ce déficit de diffusion condamne les femmes à l’impuissance. « Des fois, les solutions se trouvent juste à côté et on ne sait pas y accéder parce qu’on est ignorante », martèle-t-elle. Son crédo est clair : l’intégration ne se fera pas par le haut. Les 21 chapitres de la Fédération des femmes d’affaires du COMESA doivent se muer en canaux de transmission pour irriguer l’économie réelle, celle d’en bas.
L’Europe comme passage obligatoire : le grand non-sens aérien
Mais l’accès à l’information se heurte rapidement à une autre frontière, bien physique celle-ci : l’impossibilité de se déplacer de manière rationnelle sur le continent.
L’anecdote partagée par Esperance Belau confine à l’absurde : « Je viens de la RDC. Pour arriver à Tunis, qui est en Afrique, j’ai dû passer par Rome, et redescendre. Ce n’est pas possible ! »
Ce détour par l’Europe pour relier le bassin du Congo au Maghreb n’est pas qu’une perte de temps ; c’est un coût prohibitif et un symbole d’échec pour les politiques d’intégration. À ce ciel morcelé s’ajoute le parcours du combattant politique : la persistance des visas interétatiques qui paralyse les déplacements d’affaires.
Sans une connectivité réelle, sans la suppression des barrières physiques et administratives pour les personnes comme pour les marchandises, les grands projets régionaux risquent de s’essouffler. Mme Belau prévient : sans cette fluidité concrète, la ZLECAF (Zone de libre-échange continentale africaine) et le COMESA risquent de demeurer de « vains mots ».
Le message est direct, pragmatique et dépouillé de langue de bois : pour que le moteur économique africain tourne à plein régime, il faut d’abord ouvrir les lignes aériennes, supprimer les visas et partager le savoir stratégique. Tout le reste n’est que littérature.